Mandala, yantra, pañjara – Les lignes de force de l’Énergie cosmique dans le corps et l’univers

  • 18 février 2026

De même que le temple, l’autel védique et le stûpa bouddhique, le corps humain possède selon les hindous une architecture intérieure spécifique, combinant plusieurs figures géométriques. La structure corporelle, en effet, dans sa verticalité, exprime à la fois l’enracinement et l’envol. Les diagrammes symboliques appelés yantra, mandalapañjara reproduisent cette harmonie, et servent de modèle aux architectures sacrées, tels les sanctuaires, les temples, mais aussi les statues comme le Shiva Natarâja ou le Bouddha. 

Prenons un exemple. Dans le temple, l’élément central est le « pilier » situé dans le saint des saints, en analogie avec l’axe de la colonne (vertébrale), le canal médian, lieu de passage de l’Énergie cosmique (shakti) ou Souffle de Vie (prâna). De cet axe dérivent plusieurs lignes de force assimilées aux vaisseaux subtils (nâdî) transportant l’énergie de vie dans le corps subtil.  

Comme l’arbre et la montagne, le pilier du temple, ou celui érigé en plein air, l’homme par son corps est un lieu de passage des énergies cosmiques, formant un mandala vivant, en mouvement, participant pleinement à l’équilibre du cosmos.

L’attention portée à la structure du mandala, ou du yantra est un trait profond de l’indianité, qui apparaît dès le Veda, dans l’agencement de l’ère sacrificielle, le parcours des officiants, l’autel védique. Cependant, c’est avec l’avènement du Tantra (à partir du IIIe siècle de n. è.), que se développent les pratiques et doctrines des yantra et des mandala, animés par les mantra. Cet aspect des Tantra est à mettre en regard avec le rôle prééminent dévolu à l’Énergie cosmique. Elle est en effet reconnue comme la dimension essentielle de toute réalité, et source de l’émanation-résorption de la manifestation.  

Le Kulârnava Tantra donne une définition essentielle du yantra : « la forme (représentée) est une configuration particulière de l’énergie ». Le yantra est ainsi conçu comme un guide pour que le sâdhaka (celui qui est en quête de la réalisation) reconnaisse les modes d’énergie spécifiques à l’œuvre dans l’univers, et surtout le principe unique qui repose derrière eux : la Shakti. Il s’y identifie. Du point de vue rituel, le yantra devient « animé », selon le langage des Tantra, par la seule résonance (nâda) du mantra. Celui-ci est le symbole de la source cosmique, présente sous la forme d’un écho de la Vibration primordiale (spanda). 

 Les formes, les lignes, les points, expriment une énergie, racontent une histoire. Il existe pour l’Inde un langage de la forme ainsi que du geste. Tous deux sont mis en analogie dans les textes. On peut résumer succinctement leur vision en ces termes : les mandala, les yantra, comme toutes formes, sont porteurs d’un sens inexprimé. Celui-ci ne se livre que dans l’intuition  du tout, dans une vision totale et non fragmentée. 

Alors que les yantra et mandala peuvent connaître des formes complexes, le pañjara qui leur fournit la structure sous-jacente, invisible, est très simple. Il est l’expression du ritam, l’harmonie cosmique. Il constitue leur « squelette énergétique ».  Les lignes sont en effet comparées à des os, ou elles sont désignées par le terme prâna « souffle ». Ces lignes animent l’image, l’arbre, le corps… et notamment le corps, adoptant telle  ou telle attitude ou posture. 

Les lignes du pañjara portent également le nom de satyam, « vérité-réalité ». Ce mot vient de la racine AS (être), satyam signifie ainsi la nature profonde et réelle d’une chose. Par exemple, la ligne verticale est « la vérité » du tronc d’un arbre, du mont Méru, -l’axe du monde pour l’Inde-, de la colonne vertébrale, du canal subtil « sushumnâ », etc. En réalité, chaque ligne incarne une énergie symbolisant une fonction cosmique. 

Un texte ancien expose notamment ces principes fondamentaux que je résume brièvement : 

Le bindu, point central, correspond à la conscience de la totalité et de l’unité, au-delà de la dualité. 

La ligne rekhâ divise l’espace en deux parties, elle correspond à la Mâyâ, créatrice des formes universelles. 

Chaque forme géométrique possède également une portée symbolique (le carré/ la terre, le cercle/le ciel, le triangle pointe en bas/l’eau, le triangle pointe en haut/le feu, les obliques/le vent). 

L’essentiel est de comprendre que tout mandala yantra, s’organise autour d’un centre, comme la vie et la forme humaine tirent leur origine d’un principe appelé âtman, le Soi. La fonction du mandala est de rendre « visible » la réalité cachée, le sens inexprimé. C’est ainsi qu’il lui pourra entrer en contact avec le « souffle » (prâna) de l’image, symbolisé par les diagonales, et de transformer ainsi sa perception du monde et de lui-même. 

Ces représentations universelles répondent à un besoin de connaissance, de compréhension. Face à l’énigme de l’existence, les mandala offrent une réponse, non pas de nature intellectuelle, mais vivante, directement accessible par les sens. Certes la beauté de ces dessins ou peintures contribue à capter l’attention du méditant ; cependant, leur vertu essentielle réside dans leur symbolique. L’image synthétique du mandala a pour objectif de donner une « vision » de la réalité cosmique et humaine. Ils contiennent ainsi une connaissance de la vie que le méditant peut saisir intuitivement.  

L’art du mandala, utilisé comme support de méditation et de transformation intérieure, remonte en Inde à la plus haute antiquité. Cet art traditionnel consiste à entrer en contact avec une énergie divine, une réalité… en traçant un schéma de l’univers, en dégageant des lignes de force, afin de les intérioriser et de les intégrer dans le microcosme humain. Le yoga s’assimile à cette pratique à travers la perception interne du corps comme mandala. 

 

Colette Poggi 

colettepoggi.com 

 

 

Actualité